Bélus
Pays d'Orthe
                     
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François Baco (1865 - 1947)

Instituteur, viticulteur et Hybrideur
Texte écrit vers 1939 par L.Lafitte instituteur à Port de Lanne.



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"Un agriculteur de mes amis disait dernièrement Baco comme il aurait dit Tannat. Je m'aperçus avec quelque stupeur qu'il ne se doutait pas qu'il y avait quelque part , pas très loin, un Mr Baco, instituteur, viticulteur et hybrideur, père du 22A, du n.1 et de quelques autres variétés moins connues mais non moins digne de l'être.
Il ne serait que juste , pourtant, que ceux la même qui tirent profit , chaque jour , du résultat des travaux de cet homme sachent qui il est et ce qu'il a fait. Ils sauraient à qui doit aller leur reconnaissance. Et ils pourraient tirer un sain enseignement de l'admirable exemple de labeur désintéressé et combien persévérant qu'il n'a cessé de donner.

Je suis donc allé voir Mr Baco à Labatut, dans une belle demeure ou parmi de grand arbres, coulent les jours de sa belle et active vieillesse. J'ai à peine eu besoin de le questionner : Mr Baco est un causeur intarissable, d'une verve spirituelle et parfois truculente, d'une débordante vitalité. En quelques heures trop vite passées, je l'ai ouï me conter sa vie et ses travaux, me dire les difficultés qu'il a dû surmonter, m'exposer les recherches qu'il poursuit.
Je suis sorti de chez lui charmé, chargé d'une précieuse documentation, admiratif… et d'une humeur bienveillante et allègre. Car Mr Baco, viticulteur et hybrideur, est aussi un œnologue éminent. Il sait fort bien faire du fort bon vin et je dois ici dire les vertus de certains Douriou 37.

François naquit à Peyrehorade en 1865.Instituteur dans la Haute Lande, puis dans l'Armagnac, il vint, en 1893, se fixer à Bélus, près de Peyrehorade. Trente années durant, il devait y exercer ses fonctions.
Il aimait son métier, qui ne suffisait pourtant pas à sa débordante activité. Peintre d'un joli talent d'amateur, promeneur infatigable, il allait, aux heures creuses, par les coteaux du riant pays d'Orthe. Il causait avec les paysans, écoutait, regardait, beaucoup et bien, et apprenait les choses de la terre.

Il comprit très vite son devoir d'instituteur rural : dispenser aussi son enseignement aux adultes en l'adaptant au milieu agricole et aux besoins des cultivateurs de la région.
Dès 1895, il créa une école de greffage. Le vignoble français dévasté par le philloxera, était en pleine reconstruction. Les producteurs directs américains, Othello, Jaquez, Herbemont, Noah, etc… avaient bien résisté à l'insecte, mais leurs vins foxés étaient par trop inférieurs de qualité à ceux des vieux viniféras français : Barroque, Tannat, Claverie, Piquepoult, Blanc-Madame, etc…
On se mit donc en devoir de greffer les producteurs de bons vins sur des portes-greffes américains.
Un peu hâtivement , peut être, Baco, observateur incomparable, a écrit plus tard sur ce sujet un ouvrage du plus grand intérêt, qui lui valut l'estime des savants éminents et l'honneur de plusieurs communications présentées par l'illustre Bonnier à l'Académie des Sciences.

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Toujours est il qu'on greffait beaucoup. Baco apprit à greffer et créa, pour les jeunes gens et les adultes de son village et des environs, une école de greffage qui procura à bon nombre d'entre eux un appréciable supplément de ressources .
Mais le système avait de graves inconvénients : la brièveté de la vie des cépages greffés, des accidents ou des affections très graves comme le folletage , l'apoplexie, la tyllose, le court-noué, etc…
D'autres fléaux vinrent s'abattre sur les vignes greffées. Le mildiou était apparu en 1882. En 1897, ce fût le black-rot, qui exerça à cette époque de terribles ravages. Car, s'ils résistaient au philloxera, les plants greffés subissaient, et combien durement, les atteintes des cryptogames dévastateurs.
Les traitements cupriques devinrent nécessaires. Il les fallait nombreux et ils coûtaient for cher.

Les élèves de Baco, qui savaient son dévouement et qui avaient apprécié la valeur pratique de son savoir, lui demandaient à cor et à cris de trouver quelque chose. Le problème n'était pas simple : il fallait créer des variétés résistant au philloxera (d'ou nécessairement, une origine américaine), donnant du bon vin (d'ou nécessairement, une origine française) et, par surcroît, résistant bien aux maladies cryptogamiques.
Providentiellement, Baco se cassa une jambe. Pour un homme d'une aussi débordante activité, c'était une catastrophe. Pour la viticulture française ce fût tout autre chose. Cloué au lit pour de longs mois, Baco ne pouvait que lire. Obsédé par le problème qui lui avait été soumis, il se procura tout ce que des précurseurs, comme Millardet, Couderc, Castel, avaient écrit sur l'hybridation. Il le lut, l'assimila.
Sa voie était trouvée. Il allait la suivre pendant quarante années d'un labeur qui demande une grande dextérité, une scrupuleuse probité, les dons intellectuels les plus rares, et surtout une patience infinie et une persévérance que rien ne lasse.
Chacun sait, en gros, ce que c'est qu'hybrider : c'est féconder, avec le pollen d'une variété A, la fleur femelle d'une variété B. Le travail est délicat, la fleur de la vigne est très petite.
A l'aide de petites pinces, on émascule la fleur de B avant même qu'elle soit épanouie. On prend bien soin que l'émasculation soit totale et que le pistil fragile ne soit pas blessé par l'outil. Avec un petit pinceau on féconde alors à l'aide du pollen reccueilli sur A. On isole soigneusement la grappe ainsi fécondée ; on la laisse mûrir ; en reccueille les pépins que l'on sème.
En plusieurs années, Baco obtint ainsi 7200 pieds vigoureux, chacun ayant ses caractères propres, et parmi lesquels il a dû choisir. Les pépins de grappes hybridés donnent, en effet, des variétés nouvelles, autant de variétés qu'il y a de pépins ayant poussé normalement. Peut-on prévoir quels seront les caractères de ces variétés nouvelles ? pas avec précision, ni certitude. Ce sont des caractères entièrement nouveaux.
Pourtant le choix des variétés que l'on croisera a, de toute évidence, une considérable importance, et, dans son ouvrage sur l'hybridation méthodique de la vigne, Baco a résumé avec une admirable clarté les règles essentielles qui doivent guider l'hybrideur dans sa recherche.
En ce qui le concerne, son flair le poussa à choisir tout d'abord comme l'une de ces variétés le Piquepoult ou Folle-Blanche et à le croiser, soit avec un Riparia, soit avec le Noah, le meilleur des producteurs directs américains, hybride lui même d'ailleurs. Plus tard, il devait tenter bien d'autres croisements. Ceux la paraissent avoir été les plus féconds en résultats excellents.

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L'hybridation étant faite, travail rapide et relativement facile, le plus dur restait à faire.
Cultiver les 7200 variétés successivement obtenues, les étudier longuement, très longuement, dix ans au moins, déterminer leur fertilité (rendement en raisin) en différents terrains, leur résistance aux différents ennemis de la vigne, non en années ordinaires , mais bien au cours des années les plus défavorables, comme le furent 1907, 1910, 1915, mesurer leur résistance à la chlorose en terrains calcaires, déterminer la taille qui leur convient le mieux et la qualité du vin qu'elles peuvent produire.
Travail infiniment difficile, qui demandait une très grande persévérance, le don de la plus minutieuse observation et, par dessus tout, une probité extrême.
Car il aurait été facile à Baco de lancer sur le marché un grand nombre d'hybrides avant qu'une longue attente ait permis d'affirmer leurs qualités. D'autres l'ont fait. Baco y eut peut être gagné de l'argent, beaucoup d'argent. Les paysans qui lui eussent fait confiance auraient ensuite éprouvé les déboires et payé les frais de l'expérience.
Son plus beau titre de gloire est peut être d'avoir voulu et su attendre, d'avoir gardé pour lui seul les déceptions, et d'avoir mis sur le marché seulement les huit variétés desquelles il pouvait affirmer qu'ayant subi peu de traitements, elles étaient susceptibles de donner une bonne récolte en vin excellent.

Durant vingt ans, il a attendu, observé, expérimenté, trié, éliminant sans regret tout ce qui ne lui paraissait pas parfait.
Pas seul, à vrai dire. Cette recherche était coûteuse. Il fallait semer, repiquer, multiplier, planter, cultiver à grands frais pendant quinze à vingt ans des variétés dont la plupart devaient être ensuite arrachées parce que trop imparfaite. Les très modestes ressources d'un instituteur n'y auraient pas suffi.
Sa foi en son œuvre était communicative. Il se vit offrir une collaboration infiniment précieuse : celle de M. Darrigan, de Labatut, qui mit à sa disposition des terres, de la main d'œuvre, le précieux concours d'une intelligence hors de pair et d'un dévouement à l'œuvre entreprise que ne découragea pas l'ironie facile des sceptiques ignorants.
M. Darrigan fut donc, selon l'expression de M. Baco lui même, " le père nourricier des hybrides Baco ", un père attentif, clairvoyant, qui ne ménageait pas sa peine, qui ne regrettait pas ses efforts, que ne décourageait pas de coûteux échecs, et qui, à bien des titres, a droit à l'hommage et à la reconnaissance de tous ceux qui ont tiré un large profit de son labeur désintéressé.
Ironie, M. Darrigan n'est même pas Chevalier du Mérite Agricole.

Les années passèrent, d'un travail acharné. Et, en 1913, les premiers résultats furent publiés.
Vingt cinq ans se sont écoulés. Le temps a confirmé l'excellence des créations de Baco. Ces créations, on en trouve la description dans tous les ouvrages de viticulture. Tous les agriculteurs de la région et d'ailleurs (il y a des Baco en Californie, en Argentine, au Chili, en Chine même) les connaissent pour les cultiver et en boire leur vin. Rappelons seulement leurs noms, les jolis noms ou M. Baco a mis ses affections familiales et tout un parfum de terroir :
Le Baco n.1, Le 22 A(Maurice Baco- le Tôtmûr- le Douriou- l'Estellat- le Céline- le Cazalet- le Chasselat Baco- et enfin le Rescapé, dont l'histoire est amusante et le vin très bon.
Alors que huit ou dix sulfatages doivent être pratiqués pour permettre au vineferas de donner une maigre récolte, les franco-américains se contentent d'un ou deux traitements et produisent beaucoup de vins excellents. Ils résistent à la pourriture grise, sont dédaignés de la cochylis. Fait essentiel, leurs contre bourgeons sont fertiles, ce qui permet d'obtenir encore une récolte honorable après une gelée de printemps.
En Armagnac, leurs vins donnent de très bonnes eaux-de-vie, égales et même sans doute supérieures à celles des vins de vineferas. Ces eaux-de-vie ont droit à l'appellation d'origine.

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M. Baco a condensé ses observations, le résumé de ses travaux et ses conseils aux viticulteurs dans des ouvrages qui devraient être entre les mains de tous les agriculteurs. On y trouve la marque du talent de professionnel d'un pédagogue de grande classe : clarté de l'exposition, pureté de la langue, perfection des croquis et des photographies qui les illustrent. Ils constituent pour le praticien le meilleur des guides, pour le chercheur le plus profitable exemple.
En bref, M. Baco a simplifié et rendu moins pénible le travail de centaines de milliers d'hommes. Il a augmenté , en même temps que leur bien-être, la richesse nationale. Il s'est attiré l'admiration et la reconnaissance de viticulteurs des quatre coins du monde.
Il n'y a pas gagné des millions. Il a donné lui même de l'hybrideur cette savoureuse définition : " Une abeille qui fabrique du miel appelé à être mangé par un nombre considérable d'autres abeilles qui n'en font pas ".

Dans les pages qu'il lui consacrait en 1934, M. Gabriel Cabannes, l'érudit auteur de la Galerie des Landais, remarquait que cet homme qui a tant fait pour la viticulture, dont l'œuvre immense est connue et appréciée dans tous les pays qui font la culture de la vigne, cet homme n'a pas le ruban rouge.
Cinq ans encore ont passé, M. Baco n'est toujours pas chevalier de la légion d'honneur."

L.Lafitte

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